Le burn-out n’a pas qu’une seule cause

23.06.2026 | Comprendre le burn-out

Pourquoi reconnaître la multifactorialité de l'épuisement comme enjeu de santé, de droits et de justice pour les femmes

par Marie-Caroline Caillet

« Comment ça va, maman ? (vraiment) » : derrière la question, l’épuisement de milliers de femmes

Il y a quelques jours, à la veille de la fête des mères, nous avons posé une question simple à l’Hôtel de ville de Bordeaux, à quinze intervenant.es réuni.es en agora : « Comment ça va, maman ? (vraiment) ». Le point de départ était un chiffre, issu de l’étude européenne de Make Mothers Matter (qui a questionné près de 10 000 mères dans douze pays européens), et le résultat a de quoi nous interpeller : une mère sur deux ne va pas bien. Le lien avec notre travail sur le burnout des femmes était immédiat, et le choix du lieu, volontaire : la santé mentale des mères n’est pas une affaire privée à régler en silence, c’est un sujet qui doit être porté au cœur de la cité.

Chez L'BURN, nous accompagnons depuis 2018 des femmes en situation d'épuisement. Et il y a une chose que nous voyons presque chaque jour, et que les définitions officielles peinent encore à nommer : l'épuisement peut arriver exclusivement par le travail.

Mais il peut aussi arriver très souvent par plusieurs portes. Il s'installe alors au croisement du travail, de la vie familiale, de la charge mentale et des attentes sociales qui pèsent spécifiquement sur les femmes.

C'est ce que nous appelons le burnout multifactoriel. Cet article explique ce qu'est le burnout selon les définitions existantes, ce que nous observons réellement à l'association, et pourquoi l'écart entre les deux n'est pas un détail théorique : il a des conséquences très concrètes sur la vie des femmes que nous accompagnons.
 

Une définition qui ne regarde qu’une porte

La définition officielle du burn-out, celle de l’OMS, le décrit comme un « phénomène lié à l’emploi », et seulement à l’emploi. Elle a un mérite, celui de poser des mots sur une réalité longtemps niée, et permet d’actionner des leviers de droit du travail lorsque le burn-out trouve sa source effectivement dans le travail. Mais elle laisse hors champ tout le reste.

Le burn-out parental (et oui, ça existe !) touche plusieurs centaines de milliers de parents, en grande majorité des mères, sans être reconnu dans aucun code international.

Entre ces deux figures, l’épuisement professionnel d’un côté, l’épuisement parental de l’autre, se trouve la réalité que nous rencontrons le plus souvent à l’association : un épuisement qui ne tient ni entièrement au travail, ni entièrement à la sphère familiale, mais qui naît de leur accumulation. C’est cette réalité-là que les définitions officielles ne savent pas encore nommer.
 

Ce que nous observons à L’BURN

En 2026, nous avons interrogé 245 femmes accompagnées par l’association. Elles distinguent très clairement le burn-out de la dépression : parmi celles qui ont connu les deux, plus de neuf sur dix font la différence. Pour elles, le burn-out n’est pas un état diffus : c’est un effondrement rattaché à un contexte identifiable, marqué par l’épuisement, les troubles cognitifs, et cette expérience très spécifique d’avoir « encore envie, mais de ne plus pouvoir ».

« Quand nous sommes en burn-out, on voudrait faire mais on ne peut pas faire, on a des idées mais pas l’énergie de bouger. Le corps est arrêté et le cerveau ne fonctionne plus comme il faut. Perte de mémoire, des mots qui sortent à la place d’autres, incapacité de se concentrer. En dépression, on n’a envie de rien. Tout est sombre autour de soi. »

Cet épuisement est presque toujours décrit comme la conséquence d’une surcharge prolongée, et d’un manque de ressources en face : la grande majorité des répondantes concernées relient l’apparition de leurs symptômes à une période de stress ou de surcharge soutenue. Le burn-out, dans leurs récits, a une histoire et un contexte. Il n’arrive pas de nulle part.

Il est intéressant de noter que 82 % estiment que le fait d’être une femme a joué un rôle : 64 % citent la charge mentale et les responsabilités familiales, 58 % les conditions de travail, 56 % la difficile conciliation, 53 % les attentes sociales. Les facteurs ne s’excluent pas, ils s’additionnent : c’est exactement cela, la multifactorialité.

« J’avais l’impression de devoir être parfaite partout : au travail, à la maison, avec les enfants. »
C’est cette accumulation que nous avons interrogée à Bordeaux en remontant aux causes structurelles et notamment à l’impact des inégalités.
 

Quand la définition ne colle pas, les droits s’effacent

Pourquoi insister sur cet écart entre la définition officielle et notre réalité de terrain ? Parce qu’une définition n’est jamais neutre : ce qui n’est pas nommé n’est pas reconnu, et ce qui n’est pas reconnu n’ouvre aucun droit. Près d’une répondante sur deux a vu son diagnostic requalifié : un burn-out évoqué à l’oral, mais qualifié en « dépression » sur l’arrêt de travail, souvent au moment précis où l’épuisement déborde le seul cadre professionnel, pour « rentrer dans les cases ».

Les conséquences s’enchaînent : sans catégorie diagnostique, pas de statistiques fiables, pas de repérage précoce, pas de parcours de soins adapté, pas de droits. Le burn-out professionnel et le burn-out multifactoriel n’appellent pas les mêmes leviers.

Dans le premier, un employeur est identifiable et porte une responsabilité : le droit du travail peut s’appliquer, avec toutes les difficultés que nous mettons en lumière par ailleurs (notamment la difficile reconnaissance en maladie professionnelle ou en accident du travail).

Dans le second, l’épuisement naît du cumul du travail, de la parentalité et de la charge mentale. Autant de pressions qu’aucun employeur ne porte seul, et qui relèvent de politiques sociales et de santé publique.

Refuser de reconnaître la multifactorialité, c’est laisser sans réponse précisément les situations les plus répandues parmi les femmes.

Dans les deux cas, il y a un enjeu commun : mieux prendre en compte ce que le burn-out entraine comme symptôme tout comprenant mieux ses causes, pour développer des prises en charges adaptées à la spécificité de ce syndrome et de ce que la personne vit.
 

Les femmes ne sont pas plus fragiles, elles sont plus exposées

On comprend mieux, dès lors, pourquoi nous avons voulu cette agora. Tant que l’épuisement des mères est traité comme une affaire intime, ses causes structurelles restent dans l’angle mort.

Alors ce jour-là, nous avons nommé ce que les mères vivent en silence : burn-out parental, dépression du post-partum, anxiété, solitude, matrescence, puis interrogé les inégalités qui mènent au burn-out, et le village autour des parents, celui qui manque.

La conclusion partagée tient en une phrase : les femmes ne sont pas plus fragiles, elles sont plus exposées.

On ne prévient pas un épuisement nourri par le travail, la parentalité, la charge mentale et les attentes sociales avec des dispositifs qui n’en regardent qu’une dimension. Mieux prévenir, c’est d’abord comprendre cette multifactorialité et remettre du collectif dans un sujet bien trop individualisé.
 

Ce que nous demandons

L’extension des recommandations cliniques existantes, pour que le repérage, la prise en charge et le retour à l’activité ne soient plus pensés pour le seul épuisement professionnel, mais aussi pour les formes parentale et multifactorielle.

Et des politiques de prévention qui s’attaquent aux causes, pas seulement aux symptômes : apprendre aux femmes à « mieux gérer leur stress » sans rien changer aux conditions de travail, à la charge mentale ou aux attentes sociales est documenté comme inefficace. Tant que l’on traitera l’épuisement comme un défaut individuel plutôt que comme le produit d’une organisation sociale, on réparera sans jamais prévenir.

Le burn-out n’a pas qu’une seule cause, ni qu’un seul décor. C’est tout le sens de la question posée à Bordeaux : prendre soin des mères, c’est prendre soin de nous toutes et tous. Notre travail, c’est de faire en sorte que ce soient les cases qui changent, pas les femmes qui s’y plient.

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